Il y a quelques mois, j’ai ressorti mon exemplaire de Time d’Electric Light Orchestra (ELO pour les intimes) pour une écoute tranquille, certain de tenir entre les mains un original britannique. La pochette annonce Jet Records, référence JET LP 236. Puis j’ai eu un doute : les étiquettes portent la mention Made in Holland, et non Made in England. C’est en observant la cire morte, cette zone lisse entre le dernier sillon musical et l’étiquette centrale (aussi appelée sillon de sortie, ou dead wax ou runout dans la terminologie anglo-saxonne que vous croiserez sur Discogs), à la lumière d’une lampe inclinée, que j’ai confirmé mon erreur. Mon disque est un pressage européen, fabriqué aux Pays-Bas, pas l’édition anglaise que je croyais avoir achetée d’occasion. Cette confusion est en réalité très répandue, et elle en dit long sur la difficulté à identifier correctement un pressage ELO Time quand on se fie uniquement à la pochette.
C’est cette mésaventure, justement, qui m’a donné envie d’écrire cet article : comment distinguer les différentes éditions de Time, et pourquoi cette distinction compte moins qu’on ne le pense pour la qualité d’écoute.

Un classique éclipsé en France, numéro un en Suisse
Time est le neuvième album studio d’ELO, sorti le 31 juillet 1981 sur Jet Records au Royaume-Uni et sur Columbia aux États-Unis. C’est un album-concept, le second de la carrière du groupe après Eldorado en 1974 : un homme de 1981 se retrouve projeté en 2095, confronté au contraste entre l’avancée technologique et la nostalgie d’une époque plus simple. L’album a été enregistré aux studios Musicland de Munich et aux studios Polar de Stockholm.
Commercialement, Time a occupé la première place des classements d’albums britanniques pendant deux semaines, et atteint la seizième place aux États-Unis. Le single principal, Hold On Tight, sorti le 17 juillet 1981, a grimpé jusqu’à la quatrième place au Royaume-Uni et la dixième aux États-Unis. Il a même atteint la première place des classements en Suisse et en Espagne, ce qui en fait un des plus gros succès d’ELO dans une partie du monde francophone, en Suisse romande notamment.
Musicalement, Time marque une rupture nette avec le son orchestral qui avait fait la réputation d’ELO sur des albums comme Out of the Blue ou Discovery. Les synthétiseurs y prennent le pas sur les cordes, dans un style que l’on qualifierait aujourd’hui de synth-pop, avec des clins d’œil au rock’n’roll des années 1950 et à la new wave naissante. À sa sortie, l’accueil critique a été partagé : certains ont salué l’audace du virage électronique, d’autres ont regretté l’abandon du son symphonique des débuts. L’album a depuis gagné une réputation culte, en particulier auprès des amateurs de rétrofuturisme, ce qui n’est pas anodin pour un disque qui imagine l’année 2095 avec les moyens de 1981.
En France, l’album reste pourtant peu discuté dans la presse spécialisée vinyle, éclipsé par les productions plus consensuelles de la période. C’est dommage, parce que Hold On Tight cache un détail qui parlera directement à un lecteur francophone : l’un des couplets est chanté en français. Jeff Lynne y interprète « Accroche-toi à ton rêve, accroche-toi à ton rêve, quand tu vois ton bateau partir, quand tu sens ton cœur se briser, accroche-toi à ton rêve », une quasi-traduction littérale du premier couplet anglais. Sur les pressages originaux, ce couplet est crédité à une certaine Ghislaine, la nounou française des filles de Jeff Lynne à l’époque : plusieurs sources spécialisées rapportent qu’il aurait obtenu cette traduction par téléphone, la veille de l’enregistrement. Ce détail, resté anecdotique en Angleterre, mérite qu’on s’y attarde ici.
Quel pressage ELO Time choisir : Europe, Royaume-Uni ou États-Unis ?
Le marché de l’occasion propose principalement trois familles de pressages originaux pour Time, tous parus en 1981 sous la même référence catalogue JET LP 236 (ou ses variantes régionales) :
| Édition | Pays | Usine de pressage | Mastering | Repère visuel |
|---|---|---|---|---|
| Original britannique | Royaume-Uni | CBS Pressing Plant, Aston Clinton | Allen Zentz Mastering (Los Angeles), gravé par Brian Gardner | Mention « Made in England », matrice du type JET-LP236-Ax / Bx |
| Original européen | Pays-Bas | CBS, Haarlem | Allen Zentz Mastering (Los Angeles), gravé par Brian Gardner | Mention « Manufactured in Holland », matrice du type 20-JET-236-xA / xB |
| Original américain | États-Unis | Columbia, distribué par Jet | Non vérifié à ce stade | Référence catalogue FZ 37371 (Canada : FZX 37371) |
Pour le pressage américain, je n’ai pas pu vérifier avec certitude le studio de mastering utilisé : je le mentionne ici par souci d’exhaustivité, sans l’affirmer comme un fait établi. Si vous possédez un exemplaire FZ 37371 et que le sillon de sortie vous renseigne sur ce point, l’information m’intéresse pour compléter ce comparatif.
Un détail amusant complique encore l’identification : sur une même pochette européenne, la référence catalogue n’est pas toujours écrite de la même façon selon l’endroit où on la lit. On trouve « JET LP 236 » au dos et sur la tranche, « JETLP 236 » sur les étiquettes, et « Jet lp 236 » sur la pochette intérieure. Ce n’est pas une erreur d’impression isolée, mais une caractéristique connue de cette référence, à ne pas confondre avec un signe de contrefaçon.
Attention, ce tableau appelle une nuance importante : les pressages britannique et européen partagent le même mastering, réalisé au même studio, par le même ingénieur. La différence entre les deux ne porte donc pas sur la qualité sonore d’origine, mais uniquement sur l’usine où la galette a été pressée. Chasser à tout prix l’édition Made in England au nom d’une supposée supériorité sonore n’a pas vraiment de sens ici. C’est une chasse aux repères, pas une chasse à la meilleure gravure.

Lire la cire morte : la méthode pour identifier son exemplaire
Pas besoin d’un équipement spécialisé pour trancher entre ces éditions. Voici la méthode que j’ai suivie sur mon propre exemplaire :
- Vérifier la mention imprimée au dos ou sur l’étiquette. Made in England signale un pressage britannique, Manufactured/Made in Holland un pressage européen. C’est le repère le plus rapide, mais il ne suffit pas toujours : sur certaines éditions, la référence catalogue change légèrement d’un support à l’autre de la même pochette (JET LP 236 au dos, JETLP 236 sur l’étiquette, Jet lp 236 sur la pochette intérieure), ce qui peut semer le doute. Et puis, il y a toujours un risque qu’un certain pressage se retrouve dans la pochette d’un autre pressage, surtout avec des disques aussi anciens qui ont peut-être connu plusieurs propriétaires.
- Retirer le disque et incliner sa tranche vers une lumière rasante. La cire morte, cette zone lisse entre le dernier morceau et l’étiquette (le sillon de sortie proprement dit, runout ou dead wax sur les fiches Discogs), porte des inscriptions gravées ou tamponnées.
- Repérer le symbole en forme de fleur. Ce symbole, gravé sur les deux éditions, signale que le disque a été gravé par Brian Gardner chez Allen Zentz Mastering. Sa présence confirme un pressage original, quelle que soit l’usine.
- Comparer le préfixe de la matrice. Sur un pressage britannique, on lit généralement un code du type « JET-LP236-A » suivi d’un numéro de variante. Sur un pressage européen, le code commence plutôt par « ELO-AS » ou « 20-JET-236 ». Ce n’est pas une science exacte. Les variantes de matrices sont nombreuses sur cet album, mais le motif général reste identifiable.
Petit repère utile pour vos recherches : sur Discogs, cette zone est toujours désignée par le champ Matrix / Runout, et les collectionneurs anglophones parlent de dead wax. Retenir ces deux termes facilite grandement la recherche d’une édition précise, les fiches et les forums spécialisés étant très majoritairement rédigés en anglais.
Pour une lecture plus fine des matrices, avec une loupe compte-fils et un éclairage dédié, j’ai consacré un article méthodologique complet à ce sujet, avec un vocabulaire technique détaillé (cire morte, sillon de sortie, matrice, stamper) : vinyle original ou réédition, comment le savoir grâce à la matrice.
Attention, la pochette seule ne prouve rien
Attention, ne vous fiez jamais à la seule pochette pour dater ou situer un pressage de Time. Le visuel est resté quasiment identique sur plusieurs pressages successifs, y compris sur des rééditions plus tardives des années 1980. Certains exemplaires portent même, par erreur d’impression, la référence catalogue américaine sur une pochette destinée au marché européen. Le seul moyen fiable de trancher reste la combinaison de l’étiquette, du sillon de sortie et, dans le doute, du poids et du grammage du disque, plus élevés sur les rééditions modernes en 180 grammes.
Il existe d’ailleurs une réédition plus récente, pressée sur vinyle transparent et numérotée, présentée comme remasterisée à partir des bandes analogiques d’origine. Je ne possède pas cet exemplaire et je ne peux donc pas en parler d’expérience d’écoute. Si cette piste vous intéresse, mieux vaut comparer plusieurs offres avant achat, les tarifs variant sensiblement d’un vendeur à l’autre.
Ce qui distingue un bon exemplaire de Time
Au terme de cette recherche, un bon exemplaire de Time n’est donc pas forcément celui qui porte la mention Made in England. C’est un exemplaire dont le sillon de sortie confirme le mastering original signé Brian Gardner, quelle que soit l’usine de pressage, et dont l’état physique du disque (rayures, voile, propreté du sillon) reste le critère décisif pour l’écoute. Entre un pressage anglais abîmé et un pressage hollandais bien conservé, je choisirais sans hésiter le second.
Sur le marché de l’occasion, les prix restent globalement modestes pour cet album : les tarifs constatés vont de quelques euros pour un exemplaire courant à une trentaine d’euros pour un exemplaire proche du neuf, tous pressages confondus, ces montants fluctuant au jour le jour.
Et vous, quelle mention porte l’étiquette de votre exemplaire de Time ? N’hésitez pas à partager la référence exacte de votre pressage, matrice comprise : c’est souvent en comparant plusieurs exemplaires qu’on affine sa propre méthode d’identification.
